Une réhabilitation du sentiment religieux

Alors que l'auteur de Quo Vadis ? reçoit, pour son roman, la bénédiction du Pape Léon XIII, le livre est critiqué par une grande partie du milieu catholique, qui le juge trop superficiel et finalement bien peu chrétien, reprochant à l'auteur de peindre avec plus de force le paganisme que le christianisme, et trouvant certaines scènes indécentes. Anatole France a déclaré qu'il considérait Quo Vadis ? comme « une oeuvre idiote et comme l'expression du néocatholicisme polonaisnote 1 ». Il faut comprendre que le livre avait été annoncé comme un roman chrétien et que naturellement, on s'attendait plutôt à une oeuvre exposant plus profondément la doctrine chrétienne. Le problème est, comme le remarque Marja Kosko, que « Quo Vadis ? est bien moins un roman chrétien qu'un roman historique. Sienkiewicz avait traité son sujet bien plus en artiste, en historien, qu'en mystique.note 2 » Néanmoins, l'inspiration religieuse du roman est indéniable, son auteur ayant avant tout cherché à illustrer « la propagation miraculeuse du christianisme et son triomphe sur l'univers ». Puis, rappelons-le, la religion est le pôle nécessaire à la création d'un roman chez Sienkiewicz.

Dans Quo Vadis ?, notre auteur fait le récit de l'apparition des premiers chrétiens dans la ville de Rome. S'il revient aux origines de la religion chrétienne, c'est dans l'unique but de réhabiliter le sentiment religieux, et non de critiquer son fondement, comme l'ont fait certains écrivains de la fin du siècle. Sienkiewicz a donc choisi de rendre la religion vivante, comme le remarque Jean Lionnet qui compare Les Martyrs à Quo Vadis ? : « Dans Les Martyrs, le christianisme, masqué par les fictions, se dégage rarement […] Dans Quo Vadis ?, nous le voyons vivrenote 3 ». En effet, Sienkiewicz a mis en scène deux apôtres, Pierre et Paul, témoin de l'existence du Christ, afin de rendre le christianisme plus palpable :

« Cet homme avait vu ! Il disait comment, après avoir quitté la croix, il avait passé deux jours et deux nuits avec Jean sans dormir, sans manger, dans l'accablement, dans le chagrin, dans la terreur et le doute, se répétant qu'Il était mort [...] Le souvenir de ces affreux moments arrachaient encore des larmes aux yeux du vieillard [..] Vinicius pensa : « Cet homme dit la vérité et pleure sur elle […]note 4 »

De plus, remarquons que l'auteur ne fait jamais intervenir « l'action divine » : « Il n'y a rien ici qui rappelle, sous ce rapport, Polyeucte ou les Martyrs, rien en somme, qui implique matériellement l'action divine.note 5 » Même si cela n'aurait en rien altéré la doctrine chrétienne (puisque selon elle, des miracles ont eu lieu à l'époque des martyrs), l'auteur a préféré ne pas faire intervenir Dieu : il a donc recours à l'analyse psychologique pour expliquer le comportement des personnages et leur évolutions.

Mais avant de revenir sur ce point, soulignons que Sienkiewicz a peint avec le même souci de vérité, le christianisme et le paganisme. De nombreux critiques lui ont reproché d'avoir favorisé le monde païen aux dépens du monde chrétien. Il est vrai que même si « à lire Quo Vadis ? avec bonne foi, on voit que tout y est […] très honnêtement agencé pour rendre les chrétiens sympathiques […] Il y a dans le paganisme une séduction, et dans cette époque une beauté d'horreur auxquelles le romancier était sensible […]note 6 » Nous comprenons que le christianisme de Sienkiewicz puisse paraître superficiel, dans la mesure où il ne s'agit pas d'un roman à thèse. Ainsi, il n'a pas hésité à représenter toutes le grandeurs de la civilisation romaine décadente. Mais en aucun cas cette peinture n'est nuisible à la doctrine chrétienne : en effet, Sienkiewicz peut ainsi représenter tous les préjugés envers le christianisme, et de cette manière, rétablir les véritables préceptes religieux.

Certains personnages païens du roman tiennent un discours teinté d'ignorance au sujet de la nouvelle religion qui se répand dans la ville. C'est le cas notamment de Chilon qui va répondre à Néron qui s'interroge sur les chrétiens. Voici ce qu'il lui dit :

« Par lui [Glaucos] j'appris peu à peu qu'ils adoraient un certain Chrestos, qui leur avait promis d'exterminer tous les hommes et d'anéantir toutes les villes de la terre, mais de les épargner, eux, s'ils l'aidaient à exterminer les enfants de Deucalion. C'est pour cette raison qu'ils haïssent les hommes, empoisonnent les fontaines, qu'à leurs assemblées ils couvrent de blasphèmes Rome et tous les temples où l'on adore nos dieux à nous.note 7 »

Le discours de Chilon est volontairement exagéré par l'auteur qui a souhaité mettre en avant les nombreux préjugés des païens, dans le but de montrer que ce n'est pas la religion chrétienne qui est instigatrice d'intolérance, mais la mauvaise interprétation dont elle est victime. Cependant, Sienkiewicz n'a pas peint le paganisme dans l'unique but de valoriser le christianisme : il ne rejette pas la civilisation païenne, au contraire, il montre qu'il faut comprendre l'importance de l'évolution capitale subie par le peuple romain. C'est ainsi que l'auteur fait le récit de la conversion d'un personnage, Vinicius, tribun romain.

Au début, Lygie inspire au jeune homme une passion simple et fulgurante. Mais petit à petit, Vinicius rentre en contact avec la religion de la jolie Lygienne, le christianisme. Sienkiewicz retrace les différentes étapes de l'évolution du héros. L'auteur a donc recours à l'analyse psychologique afin de mieux pouvoir représenter ce cheminement intérieur et intime. Le chapitre intitulé « L'Ostrianum », dans lequel Vinicius se rend au lieu de réunion des chrétiens et entend pour la première fois la parole de Saint Pierre fait le récit de la première grande rencontre entre le jeune homme et la religion chrétienne. Déjà, nous percevons les bouleversements engendrés chez le héros par la nouvelle doctrine :

« Et le sceptique Vinicius, qui ne voulait pas se laisser vaincre par le charme, éprouve cependant une curiosité fiévreuse d'entendre ce qui sortirait de la bouche de ce compagnon du mystérieux Chrestos […] note 8»

Un peu plus loin dans le texte, l'âme du héros est touchée par les paroles sacrées, il se sent « perdu dans ces espaces insoupçonnés, nuageux et infinis ». Son esprit est confronté à un nouveau monde, ce qui n'est pas sans lui poser quelques soucis :

« Il se tenait face à deux impossibles. Il ne se résignait pas à croire ce qu'avait dit le vieillard, et pourtant il sentait qu'il fallait être aveugle ou renier sa propre raison pour supposer que cet homme mentait lorsqu'il disait : « J'ai vu. » Dans son émotion, dans ses larmes, […] il y avait quelque chose qui faisait disparaître tout soupçon.note 9 »

Ainsi, Jean Lionnet estimait que « cette conversion par infiltration lente, cette purification graduelle d'une âme, c'est vraiment quelque chose d'assez nouveau dans la littérature. » Faire le récit d'une conversion permet également à Sienkiewicz d'exposer la doctrine chrétienne. Il dissimule dans la trame romanesque, les enseignements du christianisme : c'est le cas dans le chapitre précédemment évoqué. Saint Pierre expose les principes de la religion nouvelle :

« Il leur [les chrétiens] recommandait de renoncer aux excès et aux plaisirs, d'aimer la pauvreté, la pureté des moeurs et la vérité, de supporter patiemment les injustices, les persécutions, d'obéir à leurs supérieurs et aux autorités, d'éviter le crime de trahison, l'hypocrisie, la médisance, enfin de donner le bon exemple, même aux païens.note 10 »

Si l'enseignement dispensé ici est théorique, Sienkiewicz le met également en pratique dans son roman. Souvenons-nous de l'épisode où Glaucos reconnaît en Chilon l'homme qui « l'avait trahi, livré à des bandits, séparé de sa famille, dépouillé et fait assassiner ». Sur les conseils de Saint Pierre, Glaucos pardonne à Chilon ses agissements criminels. Il applique la doctrine chrétienne qui veut que l'on aime ses ennemis et que l'on fasse du bien à ceux qui nous haïssent.

La religion telle qu'elle est décrite par Sienkiewicz, est une religion de partage et d'amour. Marja Kosko explique :

« Il nous en donne dans Quo Vadis? une conception foncièrement optimiste, conforme du reste à l'enseignement de l'Eglise. Pour lui, le christianisme est, avant tout, une religion d'amour et de bonté, son Dieu est non pas un Jéhovah avide de sang, mais un Dieu de miséricorde II a voulu montrer à dessein, par l'union heureuse de Vinicius et de Lygie, que le christianisme n'est l'ennemi ni de la vie ni de l'amour légitime.note 11»

On a attribué à Sienkiewicz le mérite d'avoir donné, dans le personnage de Lygie, « la théorie vécue de l'amour chrétiennote 12 ». En effet, l'auteur a représenté l'union amoureuse de Vinicius et Lygie. Le couple survit aux persécutions : le christianisme n'est donc pas l'ennemi de la vie et de l'amour. Le dénouement est heureux : les amoureux quittent Rome pour se retirer en Sicile et vivre paisiblement. Dès lors, l'amour semble triompher tout comme la foi (puisque leur amour est légitime). A la fin du roman, nous pouvons remarquer que même Pétrone, avant de mourir, annonce que sa dernière libation « n'allait qu'à la reine de Chypre, la plus ancienne et la plus grande de toutes les divinités, la seule immortelle, stable et puissante», c'est à dire à Aphrodite. C'est ce qu'Henri de Montherlant a souligné : « Ainsi la « leçon » de Quo Vadis ? peut-elle être que l'amour est le seul objet qui vaille d'être considéré avec un esprit religieux.note 13 »

La fin du roman a été jugée trop convenue par nombre de critiques littéraires, comme l'explique Marja Kosko : « […] Il [Sienkiewicz] a donné un dénouement dont la simplicité est peut-être décevante et inattendue, après les tableaux grandioses et poignants dont il avait su nous émouvoir. On n'y a vu qu'un happy?end banal, en contradiction avec la tradition d'un roman .» L'auteur a simplement voulu réhabiliter le sentiment religieux, mais sans faire intervenir la toute-puissance divine et ses miracles. Pour ce faire, Sienkiewicz est remonté aux origines du christianisme et a tenté de pallier les mauvaises interprétations auxquelles pouvaient se prêter certains préceptes religieux. Quo Vadis ? célèbre une importante époque de bouleversements et de transition. La civilisation païenne cède sa place au monde chrétien, et meurt avec l'Arbitre des Elégances, comme le suggère la phrase prémonitoire de Pétrone : « Amis, convenez que périt avec nous … note 14»

Biographie

Contexte

Réception

Traduction

Etude

  1. Représentation fidèle de l'Antiquité
    1. Point de vue historique
      1. La fascination de l'histoire
      2. L'exactitude historique
    2. Point de vue géographique
      1. L'espace extérieur
      2. L'espace intérieur
    3. Point de vue socioculturel
      1. La couleur locale
      2. Les moeurs
  2. Poétique de la restitution
    1. L'imagination créatrice
      1. Imbrication fiction/histoire
      2. La réécriture
    2. Un roman à multiples facettes
      1. Une représentation théâtrale
      2. Un mélange de tonalités
    3. Un oeuvre picturale
      1. Le jeu des couleurs
      2. La puissance d'évocation
  3. Antiquité et actualité
    1. La Pologne
      1. Symbolique de la Pologne opprimée
      2. Patriotisme et espoir
    2. La France
      1. Esprit français de Sienkiewicz
      2. Reflet d'un siècle finissant
    3. La question religieuse
      1. Un problème religieux actuel
      2. Réhabilitation du sentiment religieux